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Les prédications du cardinal Raniero Cantalamessa pour l'Avent 2022

Publié le 23/12/2022

Chaque vendredi de l’Avent, KTO retransmet la prédication du cardinal Raniero Cantalamessa pour cheminer vers Noël. Le père capucin, prédicateur de la Maison pontificale, donne sa méditation à la Curie romaine et au pape François. Retrouvez sur cette page, les textes de son enseignement.

Prédication du 16 décembre 2022 : « La Porte de la charité »

Un Dieu à aimer ou un Dieu qui aime ?

« Portes, levez vos frontons, élevez-vous, portes éternelles : qu'il entre, le roi de gloire ! » Saint Père, Révérend Pères, frères et sœurs, dans notre but d’ouvrir les portes au Christ qui vient, nous sommes arrivés à la porte la plus intime de notre « château intérieur », celle de la vertu théologale de charité.

Mais que signifie « ouvrir au Christ la porte de l'amour » ? Cela signifie-t-il que nous prenions l'initiative d'aimer Dieu ? C'est ainsi que les philosophes païens auraient répondu, selon la conception qu'ils avaient de l'amour de Dieu. « Dieu », disait Aristote, « meut le monde en tant qu’aimé  » (Aristote, Métaphysique, XII, 7, 1072b.). En tant qu’aimé, remarquez bien, pas en tant qu’aimant ! Cette vision philosophique a été complètement renversée dans le Nouveau Testament :

Voici en quoi consiste l'amour : ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c'est lui qui nous a aimés, et il a envoyé son Fils […] Quant à nous, nous aimons parce que Dieu lui-même nous a aimés le premier. (1 Jn 4, 10. 19)

Henri de Lubac écrit : « Il faut que le monde le sache : la révélation de l'Amour bouleverse tout ce qu'il avait conçu de la divinité » (Henri de Lubac, Histoire et Esprit, Aubier, Paris 1950, ch. 5.). A ce jour, on n'a pas fini (et on ne finira jamais) de tirer toutes les conséquences de la révolution évangélique sur Dieu comme amour. L'Esprit Saint - nous enseigne saint Irénée - rajeunit continuellement le trésor de la révélation, ainsi que le vase qui le contient, qui est la tradition de l'Église. Avec son aide, essayons de comprendre quelle est, à propos de la vertu théologale de charité, la conséquence à découvrir et surtout à vivre.

Il existe d'innombrables traités sur le devoir et les degrés de l'amour de Dieu, c'est-à-dire sur le « Dieu à aimer », De diligendo Deo ; je ne connais aucun traité sur le Dieu qui aime ! La Bible est, elle-même, un traité sur le Dieu qui aime ; mais, malgré cela, presque toujours, quand on parle de « l'amour de Dieu », Dieu est l'objet et non le sujet de la phrase.

Or, il est bien vrai qu'aimer Dieu de toutes ses forces est « le premier et le plus grand commandement ». C'est certainement la première chose dans l'ordre des commandements ; mais l'ordre des commandements n'est pas le premier ordre, celui qui se trouve au-dessus de tout ! Avant l'ordre des commandements, il y a l'ordre de la grâce, c'est-à-dire de l'amour gratuit de Dieu. Le commandement lui-même est fondé sur le don ; le devoir d'aimer Dieu se fonde sur le fait d'être aimé par Dieu : « Nous aimons parce qu'il nous a aimés le premier », vient de nous rappeler l'évangéliste Jean. C'est la nouveauté de la foi chrétienne par rapport à toute éthique fondée sur le « devoir » ou « l'impératif catégorique ». Nous ne devons jamais perdre cela de vue.

Nous avons cru en l'amour de Dieu

Ouvrir la porte de l'amour au Christ signifie donc une chose bien précise : accueillir l'amour de Dieu, croire en l'amour. « Nous avons reconnu l'amour que Dieu a pour nous, et nous y avons cru », écrit Jean dans le même contexte (1 Jn 4, 16). Noël est la manifestation - littéralement, l'épiphanie - de la bonté et de l'amour de Dieu pour le monde : « Car la grâce de Dieu s'est manifestée (epephane) pour le salut de tous les hommes » écrit saint Paul. Et encore : « Dieu, notre Sauveur, a manifesté sa bonté et son amour pour les hommes. » (Tt 2, 11 ; 3, 4)

La chose la plus importante à faire à Noël est de recevoir avec émerveillement le don infini de l'amour de Dieu. Lorsque l'on reçoit un cadeau, ce n'est pas délicat de présenter immédiatement de l’autre main son propre cadeau, peut-être préparé à l'avance. On donne inévitablement l'impression de vouloir s’acquitter immédiatement. Il faut d'abord honorer le cadeau que l'on reçoit et celui qui l’offre, avec étonnement et gratitude. Ensuite - presque honteux et avec pudeur - on peut ouvrir son cadeau, comme si ce n'était rien en comparaison de ce que l'on a reçu. (Vis-à-vis de Dieu, notre don vaut, en réalité, moins que rien !).

Ce que nous devons faire, avant tout, à Noël, c'est croire à l'amour de Dieu pour nous. L'acte traditionnel de charité, du moins quand on le récite de manière privée et personnelle, ne devrait pas toujours commencer par les mots : « Mon Dieu, je t'aime de tout mon cœur », mais quelque fois, « Mon Dieu, je crois de tout mon cœur que tu m'aimes ».

Cela semble facile. Au contraire, c'est l'une des choses les plus difficiles au monde. L'homme est plus enclin à être actif que passif, à faire plutôt qu'à se laisser faire. Inconsciemment, nous ne voulons pas être débiteurs, mais créanciers ; nous voulons l'amour de Dieu, oui, mais comme une récompense, plutôt que comme un don. Ainsi, cependant, un glissement et un renversement s'opèrent insensiblement : à la première place, au sommet de tout, à la place du don, on met le devoir ; à la place de la grâce, la loi ; à la place de la foi, les œuvres.

« Nous avons cru à l'amour ! » : voilà un cri pour lequel il faut rassembler toutes ses forces et se faire violence. J'appelle cela la « foi incrédule » : une foi qui ne sait pas se rendre compte de ce à quoi elle croit, même si elle le croit. Dieu - l'Éternel, l'Être, le Tout - m'aime et prend soin de moi, petit rien perdu dans l'immensité de l'univers et de l'histoire ! « Faire naufrage dans cette mer m’est doux », devrions-nous nous exclamer avec le poète Leopardi (Giacomo Leopardi, L’infini, La Pionnière 2018).

Il faut devenir des enfants pour croire en l'amour. Les enfants croient à l'amour, mais pas sur la base d'un raisonnement. Par instinct, par nature. Ils naissent pleins de confiance dans l'amour de leurs parents. Ils demandent à leurs parents les choses dont ils ont besoin, peut-être même en tapant des pieds, mais le présupposé tacite n'est pas qu'ils les ont méritées ; c'est qu'ils sont des enfants et qu'un jour ils hériteront de tout. C'est notamment pour cette raison que Jésus recommande si souvent de devenir comme des enfants afin d'entrer dans son Royaume.

Mais il n'est pas facile de redevenir des enfants. L'expérience, l'amertume, les déceptions de la vie nous rendent prudents, méfiants, parfois cyniques. Nous ressemblons tous un peu à Nicodème. « Comment un homme - pensons-nous - peut-il naître de nouveau quand il est vieux ? » (Jn 3, 4) Comment pouvons-nous renaître, redevenir enthousiastes, nous émerveiller à Noël comme des enfants ? Mais qu'a répondu Jésus à Nicodème ? « Amen, amen, je te le dis : personne, à moins de naître de l'eau et de l'Esprit, ne peut entrer dans le royaume de Dieu ». (Jn 3, 5)

Ceci n'est pas le résultat d'un effort humain, d'un vœu pieux ou d'une excitation du cœur, c'est l'œuvre du Saint-Esprit. Jésus ne parle pas ici que du baptême, du moins pas uniquement du baptême d'eau. Il s'agit d'une renaissance et d'un baptême « dans l'Esprit », ou « d'en haut » (Jn 3, 3), qui peut se reproduire plusieurs fois au cours de la vie. C'est ce que les apôtres et les disciples vécurent à la Pentecôte et ce à quoi nous devrions nous aussi aspirer pour connaître dans une certaine mesure cette « nouvelle Pentecôte » que le saint pape Jean XXIII demanda à Dieu pour toute l'Eglise lorsqu’il annonça le Concile.

L'essence de la Pentecôte se résume dans ces mots du verset 4 du deuxième chapitre des Actes des Apôtres : « Tous furent remplis d'Esprit Saint ».  Que signifie cette courte phrase, que nous avons entendue des milliers de fois ? « Ils furent tous remplis du Saint-Esprit », d'accord, mais qu'est-ce que le Saint-Esprit ? C'est l'amour - dit la théologie - dont le Père aime le Fils et dont le Fils aime le Père. Plus librement, nous disons, c'est la vie, la douceur, le feu, la béatitude qui circule dans la Trinité, car l'amour est tout cela ensemble et à un degré infini.

Dire, par conséquent, que « tous furent remplis du Saint-Esprit » revient à dire que tous furent remplis de l'amour de Dieu. Ils firent l'expérience bouleversante d'être aimés de Dieu. En mourant, le Christ avait détruit le mur de séparation que constituait le péché, et l'amour de Dieu pouvait enfin se déverser sur les apôtres et les disciples, les submergeant dans un océan de paix et de bonheur. En disant que « l'amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l'Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5, 5), saint Paul ne fait que décrire - de manière plus synthétique que narrative - l'événement de la Pentecôte, actualisé pour chacun dans le baptême.

L'amour de Dieu a un aspect objectif que nous nommons grâce sanctifiante, ou charité infuse, mais il comporte aussi un élément subjectif, une répercussion existentielle, comme c'est dans la nature même de l'amour. Il ne s’agit pas, comme nous sommes amenés à le penser, de quelque chose de purement objectif, ou ontologique, dont l’intéressé n'a aucune conscience. Le don du « cœur nouveau » ne s’est pas fait sous anesthésie générale, comme les transplantations cardiaques normales ! Nous le voyons dans le changement soudain qui s'opère en eux. Plus de peur, de rivalité, de timidité ; des hommes nouveaux, prêts à se lancer sur les chemins du monde et à donner leur vie pour le Christ.

« La charité édifie »

Le discours sur la vertu théologale de l'amour ne s'arrête certainement pas à ce point. Ce serait un discours inachevé, comme une protase qui ne serait pas suivie de l'apodose. La protase est : « Si Dieu nous a tant aimés... » ; l'apodose - ou conséquence - est : « nous aussi, nous devons l'aimer et nous aimer les uns les autres ». Mais nous avons tellement d'occasions de parler de l'exercice de la charité que, pour une fois, nous pouvons laisser de côté le « devoir » pour ne nous occuper que du « don ». Je me limiterai à quelques brèves considérations sur l’aspect social et ecclésial de la vertu théologale de charité.

On dit d'elle qu'elle « édifie » : « la connaissance enfle, la charité édifie » (1 Co 8, 2). Elle construit d'abord l'édifice de Dieu qu'est l'Église. « Au contraire, en vivant dans la vérité de l'amour, nous grandirons pour nous élever en tout jusqu'à celui qui est la Tête, le Christ. Et par lui, […] tout le corps poursuit sa croissance, […] Ainsi le corps se construit dans l'amour » (Ep 4, 15-16).

La charité est ce qui constitue la réalité invisible de l'Église, la societas sanctorum, ou communion des saints, comme l'appelle Augustin. C'est la réalité du sacrement (la res sacramenti), le sens du signe qu'est l'Église visible. « La charité demeure », dit saint Paul (1 Co 13, 13). Elle est la seule qui demeure. Lorsque les Écritures, la foi, l'espérance, les charismes, les ministères et tout le reste cessent, la charité demeure. Tout disparaîtra, comme lorsque l’on enlève l'échafaudage qui a servi à construire un bâtiment et que celui-ci apparaît dans toute sa gloire.

Pendant un temps, dans l'Antiquité, on avait l'habitude de désigner par le simple terme de charité, agapè, toute la réalité de l'Église. Ce qui fait immédiatement penser à la célèbre phrase de saint Ignace d'Antioche : « L'Église de Rome est celle qui préside à la charité (agape) » (Ignace d’Antioche, Lettre aux Romains, salutation initiale). On emploie cette expression en général en relation avec la primauté de Rome et du Pape. Mais elle n'énonce pas seulement le fait de la primauté (« préside »), mais aussi sa nature, ou la manière de l'exercer (« dans la charité »). C'est ce que l'Eglise de Rome a fait dans ses meilleurs moments et entend certainement faire encore aujourd'hui, en choisissant - également dans la nouvelle constitution Praedicate Evangelium - le dialogue fraternel, la synodalité et le service comme méthode de gouvernement.

La charité, cependant, ne construit pas seulement la société spirituelle qu'est l'Église, mais aussi la société civile. Dans son œuvre La Cité de Dieu, saint Augustin explique que deux cités coexistent dans l'histoire : la cité de Satan, symbolisée par Babylone, et la cité de Dieu, symbolisée par Jérusalem. Ce qui distingue les deux sociétés, c'est l'amour différent qui les motive. La première a pour mobile l'amour de soi-même poussé jusqu'au mépris de Dieu (amor sui usque ad contemptum Dei), la seconde a pour mobile l'amour de Dieu poussé jusqu'au mépris de soi-même (amor Dei usque ad contemptum sui) (Augustin, De Civitate Dei, 14, 28).

L'opposition, dans ce cas, se situe entre l'amour de Dieu et l'amour de soi-même. Dans une autre œuvre, cependant, saint Augustin corrige partiellement cette opposition, ou du moins la rééquilibre. La véritable contraposition n'est pas entre l'amour de Dieu et l'amour de soi. Ces deux amours, bien compris, peuvent - et même doivent - exister ensemble. Non, la véritable opposition est celle interne à l'amour de soi, et c'est la contradiction entre l'amour exclusif de soi - l'amor privatus, comme il l'appelle -, et l'amour du bien commun - l'amor socialis (Cf. Augustin, De Genesi ad litteram, 11, 15, 20). C'est l'amour privé - c'est-à-dire l'égoïsme - qui crée la cité de Satan, Babylone, et c'est l'amour social qui crée la cité de Dieu où règnent la concorde et la paix.

Le sentiment social est né sur un sol irrigué par l'Évangile, et il est étrange que, dans les temps modernes, on se soit servi de cette conquête comme un argument à jeter à la face du christianisme. Dans les premiers siècles et tout au long du Moyen-Âge, le moyen par excellence pour agir dans la sphère sociale et aller vers les pauvres était l'aumône. Voilà une valeur biblique qui conserve toujours sa pertinence. On ne peut cependant plus la proposer comme la manière ordinaire de pratiquer l'amour social, ou l'amour du bien commun, car elle ne sauvegarde pas la dignité du pauvre et elle le maintient dans son état de dépendance.

Il revient aux politiciens et aux économistes d'initier des processus structurels qui réduiront l'écart scandaleux entre un petit nombre de mégariches et le nombre incalculable de déshérités de la planète. Il revient aux chrétiens - comme moyen ordinaire - de créer dans le cœur de l'homme les conditions pour que cela advienne. Pour ceux qui sont engagés dans le social, il s'agit de promouvoir ce qu’on appelle la « doctrine sociale de l'Église ». Pour les entrepreneurs chrétiens, par exemple, il s'agira de créer des emplois, comme l'a redit le Saint-Père au cours de la rencontre d'Assise en septembre dernier aux jeunes économistes qui s'inspirent de son enseignement.

Seul l'amour peut nous sauver

Avant de conclure, je voudrais mentionner un autre effet bénéfique de la vertu théologale de charité sur la société dans laquelle nous vivons. La grâce, dit un célèbre axiome théologique, suppose la nature, ne la détruit pas, mais la perfectionne (Cf. Thomas d’Aquin, S. Th. I, q. 2. a. 2 ad 1 (gratia [praesupponit] naturam) ; I, q. 1, a. 8, ad 2 (gratia non tollit naturam, sed perficit). Appliqué à la troisième vertu théologale, cela signifie que la charité suppose la capacité et la prédisposition naturelle de l'être humain à aimer et à être aimé. Cette capacité peut nous sauver aujourd'hui d'une tendance lourde qui conduirait, si elle n'est pas corrigée, à une véritable « déshumanisation ».

Il y a quelques années, j'ai participé à un débat public à Londres. Le modérateur posait une série de questions à un certain nombre de théologiens, dont un professeur de théologie de l'université américaine de Yale, un évêque et un théologien anglican, et moi-même. La question cruciale était la suivante. Après avoir remplacé les capacités opérationnelles de l'homme par des robots, la technologie est maintenant sur le point de remplacer également ses capacités mentales par l'intelligence artificielle. Que reste-t-il donc à l’être humain de propre et d’exclusif ? Y a-t-il encore une raison de le considérer à part dans l'univers ? Est-il encore indispensable, ou n'est-il pas plutôt nuisible, à la nature ?

Quand ce fut mon tour de répondre, dans mon pauvre anglais approximatif, j'ajoutai une simple réflexion. On travaille, leur dis-je, à un ordinateur qui pense ; mais pouvons-nous imaginer un ordinateur qui aime, qui compatit à nos peines et se réjouit de nos joies ? Nous pouvons concevoir une intelligence artificielle, mais pouvons-nous concevoir un amour artificiel ? C'est peut-être alors précisément là qu'on doit situer le spécifique de l'humain et son attribut inaliénable. Pour un croyant biblique, il y a une raison à cela : c'est que nous avons été créés à l'image de Dieu, et « Dieu est amour » ! (1 Jn 4, 8)

Malgré toutes nos erreurs et nos méfaits, nous, êtres humains, ne sommes pas - et ne serons jamais - de trop sur terre ! Au terme de ses réflexions philosophiques sur le danger de la technologie pour l'homme moderne, Martin Heidegger, jetant presque l'éponge, s'exclame : « Seul un dieu peut nous sauver  ! » (Martin Heidegger, Antwort. Martin Heidegger im Gespräch, Gesamtausgabe, vol. 16, Frankfurt 1975).  Nous pouvons paraphraser : seul l'amour peut nous sauver ! L'amour de Dieu, cependant, certainement pas le nôtre.

« Il nous est né un Enfant »

Tournons maintenant nos pensées vers Noël qui est à nos portes. Avec la venue du Christ, le grand fleuve de l'histoire est arrivé à une « écluse » et repart à un niveau supérieur. « Les choses anciennes ont disparu, voici que des choses nouvelles sont nées » (2 Co 5, 17). Le grand « fossé » qui séparait Dieu de l'homme, le Créateur de sa créature, est comblé. Ce n'est pas pour rien que l'histoire humaine se divise dès lors en « avant le Christ » et « après le Christ ».

Il y a des cartes de Noël naïves, mais ayant une signification profonde. On y voit l'Enfant Jésus, pieds nus dans la neige et une petite lanterne à la main, de nuit ; il attend devant une porte à laquelle il a frappé. Les païens imaginaient l'amour comme un enfant auquel ils donnaient le nom d'Eros. C'était une représentation symbolique, voire purement et simplement une idole. Nous savons que l'amour est effectivement devenu un enfant, qu'il est désormais une réalité, un événement, voire une personne. « L'amour du Père s'est fait chair », c'est ainsi qu'un auteur du IIème siècle paraphrasait le verset de Jean 1, 14 (Evangelium Veritatis, 23; I Vangeli gnostici, a cura di L. Moraldi, Milano, Adelphi, 1984, p.33.). L'amour s’est en effet fait enfant : l'enfant Jésus.

« Voici que je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui ; je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi ». (Ap 3, 20) Ouvrons la porte de notre cœur à cet Enfant qui frappe. La plus belle chose que nous puissions faire à Noël n'est pas, disais-je, d'offrir quelque chose à Dieu, mais d'accueillir avec émerveillement le don que Dieu le Père fait au monde de son propre Fils.

Une légende raconte que parmi les bergers qui allèrent voir l'Enfant dans la nuit de Noël, il y en avait un, tout jeune, et si pauvre qu'il n'avait rien à offrir à sa Mère ; du coup, il se tenait à l'écart, honteux. Tous se battaient pour donner leur cadeau à Marie. Cette dernière n’arrivait pas à les prendre tous, car elle tenait l'Enfant Jésus dans ses bras. Voyant à côté d’elle le petit berger aux mains vides, elle prit l'Enfant et le lui mit dans les bras. Sa chance à lui était de ne rien avoir. Qu'elle puisse être aussi la nôtre !

Allons à la rencontre du Christ qui vient les mains vides, mai le cœur plein de gratitude et d’émotion.

Unissons-nous à l'émerveillement et à la joie de la liturgie qui, à Noël, reprend - comme un fait accompli et non plus comme une simple prophétie - les paroles d'Isaïe (9, 5) :

« Oui, un enfant nous est né,
un fils nous a été donné !
Sur son épaule est le signe du pouvoir ;
son nom est proclamé :
« Conseiller-merveilleux,
Dieu-Fort,
Père-à-jamais,
Prince-de-la-Paix ».

Saint Père, Révérend Pères, frères et sœurs, JOYEUX NOEL !

(Traduction Française de Cathy Brenti, de la Communauté des Béatitudes).

Voir la troisième prédication de l'Avent du Cardinal Cantalamessa

40:00
Direct de Rome
Prédication de l’Avent du cardinal Cantalamessa, 16 décembre 2022
16/12/2022

Le cardinal Cantalamessa donne une série de prédications pour l’Avent, en présence du Saint-Père. Dans ses trois...

Prédication du 9 décembre 2022 : « La Porte de l'espérance »

« Portes, levez vos frontons, élevez-vous, portes éternelles : qu'il entre, le roi de gloire ! » (Ps 23, 7) Saint Père, Vénérés Pères, frères et sœurs, nous avons pris ce verset du psaume comme fil conducteur des méditations de l'Avent, en considérant que les portes à ouvrir sont celles des vertus théologales : foi, espérance et charité. Le temple de Jérusalem – lisons-nous dans les Actes des Apôtres - avait une porte qu’on nommait « la Belle Porte » (Ac 3, 2). Le temple de Dieu qu'est notre cœur a aussi une « belle » porte, et c'est la porte de l'espérance. Voilà la porte que nous voulons essayer d'ouvrir aujourd'hui au Christ qui vient.

Quel est l'objet de cette « bienheureuse espérance », dont nous sommes « dans l’attente », comme le prêtre le proclame à chaque messe ? Pour se rendre compte de la nouveauté absolue apportée par le Christ dans ce domaine, il faut replacer la révélation évangélique dans le contexte des anciennes croyances sur l'au-delà.

Sur ce point, l'Ancien Testament lui-même n'avait aucune réponse à donner. Il est bien connu que ce n'est que vers sa fin que nous est donnée une déclaration explicite sur une vie après la mort. Auparavant, la croyance d'Israël ne différait pas de celle des peuples voisins, notamment ceux de Mésopotamie. La mort met fin à la vie pour toujours ; nous finissons tous, bons et mauvais, dans une sorte de « fosse commune » lugubre qu’on nomme ailleurs Arallu et, dans la Bible, le Shéol. La croyance dominante dans le monde gréco-romain contemporain du Nouveau Testament n'est pas différente. Ce dernier nomme ce triste endroit des ombres les Enfers, ou l’Hadès.

Ce qui distingue éminemment Israël de tous les autres peuples est qu'il n’a cessé, envers et contre tout, à croire en la bonté et en l'amour de son Dieu. Il n'attribuait pas la mort – à la différence des Babyloniens - à la jalousie de la divinité qui se réservait personnellement l'immortalité, mais plutôt au péché de l'homme (Gn 3), ou simplement à sa nature mortelle. Il est vrai que parfois, l'homme biblique n'a pas caché sa perplexité face à un destin qui semblait ne faire aucune distinction entre justes et pécheurs. Jamais, cependant, Israël n'est allé jusqu'à se rebeller. Dans certaines prières bibliques, il semble être allé jusqu'à désirer et entrevoir la possibilité d'une relation avec Dieu par-delà la mort : être « arraché aux enfers » (Ps 48, 16), « être toujours avec Dieu » (Ps 72, 23) et « être débordé de joie en sa présence » (Ps 15, 11).

Lorsque, vers la fin de l'Ancien Testament, cette attente, mûrie dans le souterrain de l'âme biblique, vient enfin à la lumière, elle ne s’exprime pas, à la manière des philosophes grecs, comme une survivance de l'âme immortelle qui, libérée de son corps, retourne au monde céleste dont elle provient. En harmonie avec la conception biblique de l'homme comme unité inséparable de l'âme et du corps, la survie consiste en la résurrection - corps et âme - de la mort (Dn 12, 2-3 ; 2 M 7, 9).

Jésus a soudain porté cette certitude à son comble et - ce qui est le plus important - après l'avoir annoncée en paraboles et en dictons (comme celui en réponse aux sadducéens sur la femme épouse de sept maris : Mt 22, 30) - il en a donné une preuve irréfutable en ressuscitant lui-même d'entre les morts. Après lui, pour le croyant, la mort n'est plus un atterrissage, mais un décollage !

Le plus beau cadeau et le plus précieux héritage que la reine d'Angleterre, Elizabeth II, a laissé à sa nation et au monde, après 70 ans de règne, a été son espérance chrétienne en la résurrection des morts. Lors de la célébration de ses funérailles, suivie en direct par presque tous les puissants de la terre et, à la télévision, par des centaines de millions de personnes, les paroles suivantes de Paul furent proclamées à sa volonté expresse dans la première lecture :

La mort a été engloutie dans la victoire. Ô Mort, où est ta victoire ? Ô Mort, où est-il, ton aiguillon ? L'aiguillon de la mort, c'est le péché ; ce qui donne force au péché, c'est la Loi. Rendons grâce à Dieu qui nous donne la victoire par notre Seigneur Jésus Christ. (1 Co 15, 54-57)

Et, dans l’Évangile, toujours selon la volonté de la reine, les mots de Jésus :

Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures… Quand je serai parti vous préparer une place, je reviendrai et je vous emmènerai auprès de moi, afin que là où je suis, vous soyez, vous aussi. (Jn 14, 2-3)

L'espérance, une vertu active

C'est précisément parce que nous sommes encore plongés dans le temps et l'espace que nous ne disposons pas des catégories nécessaires pour nous représenter en quoi consiste cette « vie éternelle » avec Dieu. C'est comme si l’on tentait d'expliquer ce qu'est la lumière à quelqu'un qui est né aveugle. Saint Paul dit simplement :

ce qui est semé sans honneur ressuscite dans la gloire ;

ce qui est semé faible ressuscite dans la puissance ;

ce qui est semé corps physique ressuscite corps spirituel ; car s'il existe un corps physique, il existe aussi un corps spirituel. (1 Co 15, 43-44)

Il a été donné à certains mystiques d'expérimenter, jusque dans cette vie, quelques gouttes de l'océan infini de joie que Dieu prépare pour les siens ; mais tous sont unanimes pour affirmer que l’on ne peut rien en dire avec des mots humains. Le premier d'entre eux, c’est l'apôtre Paul lui-même. Il confie aux Corinthiens qu'il a été enlevé quatorze ans plus tôt au « troisième ciel », au paradis, et qu'il a entendu « des paroles indicibles qu'il n'est permis à aucun homme de prononcer ». (2 Co 12, 2-4) Le souvenir que cette expérience a laissé en lui est perceptible dans ce qu'il écrit à une autre occasion :

Ce que l'œil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est pas venu à l'esprit de l'homme, ce que Dieu a préparé pour ceux dont il est aimé. (1 Co 2, 9)

Mais laissons de côté ce qui sera dans l'au-delà (sur lequel nous pouvons dire si peu de choses) et venons-en plutôt à l'ici et maintenant de nos vies. Réfléchir à l'espérance chrétienne, c'est réfléchir au sens ultime de notre existence. Une chose nous est commune à tous : l'aspiration au « bien vivre ». Mais dès que l'on cherche à comprendre ce que l'on entend par « bien », deux catégories de personnes nous viennent immédiatement à l'esprit : celles qui ne pensent qu'au bien matériel et personnel, et celles qui pensent aussi au bien moral de tous, ce que l'on appelle le « bien commun ».

En ce qui concerne les premières personnes, le monde n'a pas beaucoup changé depuis l'époque d'Isaïe et de saint Paul. Tous deux citent le dicton qui avait cours à leur époque : « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons » (Is 22, 13 ; 1 Co 15, 32). Il est plus intéressant d'essayer de comprendre ceux qui se proposent - au moins comme idéal - de « bien vivre » non seulement matériellement et individuellement, mais aussi moralement, et avec les autres. Il existe des sites sur internet où l’on interroge des personnes âgées sur la façon dont elles évaluent, au crépuscule de leur vie, la vie qu'elles ont vécue. Ce sont généralement des hommes et des femmes qui ont vécu une vie riche et digne, au service de la famille, de la culture et de la société, mais sans aucune référence religieuse. La tentative de faire croire que c’est heureux d'avoir vécu de cette façon est pathétique. La tristesse d'avoir vécu - et bientôt de ne plus vivre ! -, cachée par les mots, criait par leurs yeux.

Saint Augustin a exprimé le nœud du problème : « À quoi sert la bonne vie, si elle n’aboutit à la vie éternelle ? » Avant lui, Jésus avait dit : « Quel avantage un homme aura-t-il à gagner le monde entier, s'il se perd ou se ruine lui-même ? » (Lc 9, 25) Voilà où intervient la réponse de l'espérance théologale - et en quoi elle diffère. Elle nous assure que Dieu nous a créés pour la vie et non pour la mort ; et que Jésus est venu nous révéler la vie éternelle et nous en donner la garantie par sa résurrection.

Il faut souligner - afin de ne pas tomber dans un dangereux malentendu – ceci : Vivre « toujours » ne s’oppose pas toujours à vivre « bien ». L'espérance de la vie éternelle est ce qui rend la vie présente belle, ou du moins acceptable. Nous avons tous, dans cette vie, notre lot de croix, que nous soyons croyants ou non-croyants. Mais une chose est de souffrir sans savoir dans quel but, et une autre de souffrir en sachant que « les souffrances du temps présent ne sont pas comparables à la gloire future qui sera révélée en nous » (Rm 8, 18).

Rendre compte de l’espérance

L'espérance théologique a un rôle important à jouer dans l'évangélisation. L'un des facteurs déterminants de la propagation rapide de la foi dans les premiers temps du christianisme a été la proclamation chrétienne d'une vie après la mort infiniment plus pleine et plus joyeuse que la vie terrestre.

L'empereur romain Hadrien s'était fait construire des villas spectaculaires en divers endroits du monde et s’était préparé comme mausolée ce qui est aujourd'hui le Castel Sant’ Angelo, à deux pas d'ici. Proche de sa mort, il écrit une sorte d'épitaphe pour sa tombe. S'adressant à son âme, il l'y exhortait à jeter un dernier regard sur les beautés et les distractions de ce monde, car - disait-il – te voilà sur le point de descendre « dans ces lieux pâles, durs et nus ». L’Hadès ! On peut imaginer le choc spirituel qu'allait provoquer, dans une telle ambiance, l'annonce d'une vie infiniment plus pleine et plus lumineuse que celle qu’on laissait par la mort. On explique ainsi pourquoi l'idée et les symboles de la vie éternelle sont si fréquents dans les sépultures chrétiennes des catacombes.

Dans la première lettre de saint Pierre, l'activité de l'Église à l'extérieur, c'est-à-dire la propagation du message, est présentée comme un « rendre compte de l'espérance » : « Soyez prêts à tout moment à présenter une défense devant quiconque vous demande de rendre raison de l'espérance qui est en vous. » (1 P 3, 15-16) En lisant les récits suite à la Pâque, on a le sentiment que l'Église naît d'un mouvement de « vivante espérance » (1 P 1, 3) et que c’est animée de cette espérance qu’elle est partie à la conquête du monde.

Aujourd'hui encore, nous avons besoin que notre espérance soit régénérée si nous voulons nous lancer dans une nouvelle évangélisation. Rien ne peut se faire sans espérance. Les gens vont là où on respire l'air de l'espérance et fuient là où ils n'en sentent pas la présence. C'est l'espérance qui donne aux jeunes le courage de fonder une famille ou de répondre à une vocation religieuse ou sacerdotale, qui les éloigne de la drogue et d'autres formes d'abandon au désespoir.

La lettre aux Hébreux compare l'espérance à une ancre : « Cette espérance, nous la tenons comme une ancre sûre et solide pour l'âme » (He 6,18-19). Sûre et solide parce qu'elle est jetée dans l'éternité. Mais nous avons encore une autre image de l'espérance, quelque peu opposée : la voile. Si l'ancre est ce qui donne au bateau la sécurité et qui le maintient stable au milieu des remous de la mer, la voile, en revanche, est ce qui le fait marcher, avancer dans la mer. L'espérance fait les deux avec la barque de l'Église.

Quant au passé, nous sommes aujourd'hui dans une situation avantageuse en matière d'espérance. Nous n’avons plus besoin de passer notre temps à défendre l'espérance chrétienne contre les attaques extérieures ; nous pouvons alors faire la chose la plus utile et la plus fructueuse, à savoir la proclamer, l'offrir et la faire rayonner dans le monde. Faire de l'espérance un discours pas tant apologétique que kérygmatique.

Voyons ce qui s'est passé en matière d'espérance chrétienne depuis plus d'un siècle. Il y a d'abord eu l'attaque frontale à son encontre par des hommes comme Feuerbach, Marx, Nietzsche. L'espérance chrétienne a été, dans de nombreux cas, la cible directe de leur critique. Vie éternelle, au-delà, paradis : toutes ces choses étaient considérées comme la projection illusoire des désirs et des besoins inassouvis de l'homme dans ce monde, comme le fait de « gaspiller dans le ciel les trésors destinés à la terre ». Les chrétiens tentaient de défendre le contenu de l'espérance chrétienne, souvent avec un malaise mal dissimulé. L'espérance chrétienne était « minoritaire ». On parlait rarement de la vie éternelle, y compris dans les prédications.

Sauf qu'après avoir démoli l'espérance chrétienne, la culture athée marxiste ne tarda pas à se rendre compte qu’on ne pouvait laisser l'être humain sans espérance. Et c'est ainsi qu'elle inventa le « Principe Espérance ». Avec ce principe, la culture marxiste ne prétendait pas avoir démoli l'espérance chrétienne, mais pire, elle prétendait l'avoir dépassée et en être l'héritier légitime. Pour l'auteur du « Principe Espérance » (principe, notez bien, pas vertu), il est certain que l'espérance est vitale pour l'homme. Elle est réelle et a un débouché qui est « la révélation de l'homme caché », c'est-à-dire des possibilités encore latentes de l'humanité. La manifestation du Fils de l'Homme, le Christ, est remplacée par la manifestation de l'homme caché, la parousie étant remplacée par l'utopie.

Pendant quelques décennies, je m'en souviens, on ne parlait que de cela dans les universités, et pour beaucoup de chrétiens, il ne semblait pas vrai qu'il y eût quelqu'un de l'autre côté qui était prêt à prendre l'espérance au sérieux et à engager le dialogue. D'autant plus que l'inversion était très subtile et le langage souvent similaire. La patrie céleste devenait la « patrie de l'identité » ; non pas le lieu où l'homme voit enfin, face à face, Dieu, mais où il voit l'homme réel, en qui existe désormais l'identité parfaite entre ce qui peut être et ce qui est. La soi-disant « théologie de l'espérance » est née en réponse à ce défi, en en acceptant malheureusement parfois la mise en route. Ce que l'on remarque le moins dans tous ces écrits, c'est précisément ce que Pierre appelle « la vivante espérance » (1 P 1, 3), le frémissement de l'espérance. Pas la vie, mais l'idéologie.

Aujourd’hui, disais-je, la situation a quelque peu changé. La tâche qui nous attend, vis-à-vis de l'espérance, n'est plus de la défendre et de la justifier philosophiquement et théologiquement, mais de la proclamer, de la montrer et de la donner à un monde qui a perdu le sens de l'espérance et qui s'enfonce de plus en plus dans un pessimisme et un nihilisme qui est le véritable « trou noir » de l'univers.

Gaudium et Spes

Une façon de rendre l'espérance active et contagieuse est celle que formule saint Paul lorsqu'il dit que « la charité espère tout » (1 Co 13, 7). Cela s'applique non seulement à la personne individuelle, mais aussi à l'Église dans son ensemble. L'Église espère tout, croit tout, endure tout. Elle ne peut se limiter à dénoncer les possibilités de mal qui existent dans le monde et la société. Il ne faut certainement pas négliger la peur du châtiment et de l'enfer, et cesser de mettre en garde les gens contre les possibilités de mal que comporte une action ou une situation, comme les blessures infligées à l'environnement. L'expérience montre toutefois que l'on obtient davantage par des moyens positifs, en insistant sur les possibilités de bien ; en termes évangéliques, en prêchant la miséricorde. Jamais peut-être le monde moderne n'a-t-il été aussi bien disposé à l'égard de l'Église et aussi intéressé par son message que pendant les années du Concile. Et la raison principale en est que le Concile procurait de l'espérance.

Mais de cette manière, ne nous exposons-nous pas - dit-on - à être déçus et à paraître naïfs ? Voilà la grande tentation contre l'espérance, suggérée par la prudence humaine, ou par la peur d'être contredit par les faits, et c'est ce qui se passe dans une certaine mesure vis-à-vis du Concile. Comme si le fait d'avoir osé parler de « joie et d'espérance » (gaudium et spes) avait été une naïveté dont il fallait même avoir un peu honte. C'est ce que beaucoup avaient pensé du pape Jean XXIII lorsqu'il avait annoncé le Concile

Nous devons reprendre le mouvement d'espérance initié par le Concile. L'éternité est une mesure très large ; elle nous permet d'espérer de tous, de ne laisser personne sans espérance. L'Apôtre donnait aux chrétiens de Rome l'instruction d'abonder dans l'espérance. « Que le Dieu de l'espérance vous remplisse de toute joie et de paix dans la foi, afin que vous débordiez d'espérance par la puissance de l'Esprit Saint. » (Rm 15, 13)

L'Église ne peut pas faire meilleur cadeau au monde que de lui donner l'espérance, non pas des espérances humaines, éphémères, économiques ou politiques, sur lesquelles elle n'a aucune compétence spécifique, mais l'espérance pure et simple, celle qui a aussi, sans le savoir, l'éternité comme horizon et Jésus-Christ et sa résurrection comme garants. Ce sera alors cette espérance théologique qui servira de tremplin à toutes les autres espérances humaines légitimes. Quiconque a vu un médecin rendre visite à une personne gravement malade, sait que le plus grand soulagement qu'il puisse lui apporter, mieux que tous les médicaments, est de lui dire : « Le médecin espère ; il est plein d’espérance pour vous ! »

L'espérance ainsi comprise transforme tout ce qu'elle touche. Son effet est merveilleusement décrit dans ce passage d'Isaïe :

Les garçons se fatiguent, se lassent, et les jeunes gens ne cessent de trébucher, mais ceux qui mettent leur espérance dans le Seigneur trouvent des forces nouvelles ; ils déploient comme des ailes d'aigles, ils courent sans se lasser, ils marchent sans se fatiguer. (Is 40, 30-31)

Dieu ne promet pas de supprimer les motifs de fatigue et d'épuisement, mais il donne l'espérance. La situation reste ce qu'elle était, mais l'espérance donne la force de s’élever au-dessus. Dans le livre de l'Apocalypse, nous lisons : « Et quand le Dragon vit qu'il était jeté sur la terre, il se mit à poursuivre la Femme qui avait mis au monde l'enfant mâle. Alors furent données à la Femme les deux ailes du grand aigle pour qu'elle s'envole au désert, à la place où elle doit être » (Ap 12, 13-14). L'image des ailes de l'aigle s’inspire clairement du texte d'Isaïe. On en vient donc à dire que c’est toute l'Église qui a reçu les grandes ailes de l'espérance, afin qu'avec elles elle puisse à chaque fois échapper aux attaques du mal, et surmonter les difficultés avec élan.

« Lève-toi et marche ! »

La porte du Temple dite « la Belle » est connue pour le miracle qui s'y est produit. Un infirme gisait devant elle en demandant l'aumône. Un jour, Pierre et Jean passèrent par là et nous savons ce qui est arrivé. L'infirme, guéri, se leva d'un bond et enfin, après je ne sais combien d'années qu’il avait passées, abandonné là, franchit lui aussi cette porte et entra dans le Temple, lit-on, « en sautant et en louant Dieu » (Ac 3, 1-9).

Quelque chose de semblable pourrait nous arriver quant à l'espérance. Nous nous trouvons trop souvent, spirituellement, dans la position de l'infirme sur le seuil du Temple : inertes, tièdes, comme paralysés devant les difficultés. Mais voici que la divine espérance passe à côté de nous, portée par la parole de Dieu, et nous dit à nous aussi, comme Pierre à l'infirme : « Lève-toi et marche ! » Et nous nous levons d'un bond et entrons enfin, au cœur de l'Église, prêts à assumer, à nouveau et avec joie, nos tâches et responsabilités. Ce sont les miracles quotidiens de l'espérance, qui est en effet un grand thaumaturge, un grand faiseur de miracles ; elle remet sur pied des milliers d'infirmes, des milliers de fois.

Outre l'évangélisation, l'espérance nous aide sur notre chemin personnel de sanctification. Elle devient, chez celui qui la pratique, le principe du progrès spirituel. Elle permet de découvrir toujours de nouvelles « possibilités de bien », toujours quelque chose que l’on peut faire. Elle ne permet pas de s'installer dans la tiédeur ni dans l’acédie. Lorsque l’on est tenté de se dire : « Il n'y a plus rien à faire », c'est là que l'espérance s'avance et nous dit : « Prie ! » On répond : « Mais j'ai déjà prié ! » et elle : « Prie encore ! » Et même lorsque la situation devient extrêmement dure et qu'il semble qu'il n'y ait vraiment plus rien à faire, l'espérance nous indique encore une tâche : endurer jusqu'au bout et ne pas perdre patience, en nous unissant au Christ sur la croix. L'Apôtre, nous l'avons entendu, nous recommande de « déborder d'espérance », mais il ajoute immédiatement comment cela devient possible : « par la puissance de l'Esprit Saint ». Pas par nos propres efforts.

Noël peut être l'occasion d'un sursaut d'espérance. Le grand poète moderne des vertus théologales, Charles Péguy, a écrit que Foi, Espérance et Charité sont trois sœurs, deux grandes et une petite fille. Elles marchent dans la rue en se tenant la main : les deux grandes, Foi et Charité, de chaque côté et la petite fille Espérance au milieu. Tous, en les voyant, pensent que ce sont les deux grandes qui traînent la petite au milieu. Ils ont tort ! C'est elle au milieu qui entraîne ses grandes sœurs . Parce que si l'espérance vient à manquer, tout s'arrête.

Si nous voulons donner un nom à cette petite fille, nous ne pouvons que l'appeler Marie, celle qui, ici-bas - dit l'autre grand poète des vertus théologales, Dante Alighieri – « parmi les mortels », est « la vraie fontaine d’espérance ».

Voir la deuxième prédication de l'Avent du Cardinal Cantalamessa

Prédication de l’Avent du cardinal Cantalamessa, 9 décembre 2022 Direct de Rome

Le cardinal Cantalamessa donne une série de prédications pour l’Avent, en présence du Saint-Père. Dans ses trois prédications, le cardinal a choisi de parler successivement des trois vertus théologales : la foi l’espérance et la charité. Comme il l’explique : « La foi, l’espérance et la charité sont l’or, l’encens et la myrrhe que nous, les mages d’aujourd’hui, voulons apporter en cadeau à Dieu qui "vient nous visiter d’en haut " ». À suivre en direct de Rome à 9h tous les vendredis de l’Avent.

09/12/2022

Prédication du 2 décembre 2022 : « La Porte de la Foi »

Saint-Père, Révérends Pères, frères et sœurs de la Curie Romaine, il m’est arrivé plusieurs fois de me demander quel était le sens et l'utilité de ces prédications de l'Avent et du Carême, qui interrompent ou retardent des engagements d'un tout autre type et d'une toute autre importance. Ce qui m'encourage et m'ôte tout scrupule de vous faire perdre votre temps c'est la conviction que l'on ne vient pas écouter ces prédications pour entendre des opinions ou des solutions aux problèmes du moment dans l’Eglise, mais pour puiser des forces dans les vérités de la foi et affronter ainsi tous les problèmes dans un bon esprit. En bref, pour plonger - ou du moins se rafraîchir - dans la foi, l'espérance et la charité.

J'ai donc pensé choisir comme thème de ces trois prédications de l'Avent précisément les trois vertus théologales. La foi, l'espérance et la charité sont l'or, l'encens et la myrrhe que nous, les mages d'aujourd'hui, voulons apporter en cadeau à Dieu qui « vient nous visiter d'en haut ». Tirant parti de la tradition ancienne - patristique et médiévale - des vertus théologales, je tenterai – autant que faire se peut en trois courtes méditations - une approche également moderne et existentielle, c'est-à-dire qui réponde aux défis, aux enrichissements et, parfois, aux substituts proposés par l’homme d'aujourd'hui aux vertus théologales du christianisme.
* * *

Dans la prière chrétienne, le psaume a toujours eu une grande résonance, qui - dans la version de la liturgie - dit :

Portes, levez vos frontons,
élevez-vous, portes éternelles :
qu'il entre, le roi de gloire !     
Qui est ce roi de gloire ?
C'est le Seigneur des armées, c’est lui le roi de gloire !  (Ps 23, 7-8)

Dans l'interprétation spirituelle des Pères et de la liturgie, les portes dont parle le psaume sont celles du cœur humain : « Heureux celui à la porte duquel le Christ frappe », commentait saint Ambroise. « Notre porte, c'est la foi... Si tu acceptes d’ouvrir les portes de ta foi, le Roi de gloire entrera chez toi  ». Saint Jean Paul II avait fait des paroles du psaume le manifeste de son pontificat. « Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes au Christ ! », criait-il au monde le jour de l'inauguration de son ministère.

La grande porte que l'homme peut ouvrir - ou fermer - au Christ est unique et elle s'appelle la liberté. Elle s'ouvre cependant de trois manières différentes, ou selon trois types de décisions différentes que nous pouvons considérer comme autant de portes : la foi, l'espérance et la charité. Ce sont des portes toutes spéciales, elles s'ouvrent à la fois de l'intérieur et de l'extérieur, avec deux clés, dont l'une est dans la main de l'homme, l'autre dans la main de Dieu. L'homme ne peut pas les ouvrir sans le concours de Dieu, et Dieu ne veut pas les ouvrir sans le concours de l'homme.

Le Christ, origine et accomplissement de la foi

Commençons donc notre réflexion par la première de ces trois portes : la foi. Dieu - lisons-nous dans les Actes des Apôtres – « avait ouvert aux païens la porte de la foi » (Ac 14, 27). Dieu ouvre la porte de la foi, dans la mesure où il donne la possibilité de croire, en envoyant ceux qui prêchent la bonne nouvelle ; l'homme ouvre la porte de la foi en accueillant cette possibilité.

Avec la venue du Christ, on note un saut de qualité en ce qui concerne la foi. Non pas dans sa nature, mais dans son contenu. Il ne s'agit plus d'une foi générique en Dieu, mais de la foi en Christ né, mort et ressuscité pour nous. La Lettre aux Hébreux dresse une longue liste de croyants : « Par la foi Abel...Par la foi Abraham...Par la foi Isaac...Par la foi Jacob...Par la foi Moïse... » Mais il conclut en disant : « Tous ceux-là, bien qu'étant approuvés à cause de leur foi, n'obtinrent pas ce qui leur avait été promis » (He 11, 39). Que manquait-il ? Il manquait Jésus, c'est-à-dire celui qui - dit la même Lettre – « est à l’origine de la foi et la porte à son accomplissement » (He 12, 2).

La foi chrétienne ne consiste donc pas seulement à croire en Dieu ; elle consiste à croire aussi en celui que Dieu a envoyé. Lorsque, avant d'accomplir un miracle, Jésus demande : « Crois-tu ? » et, après l'avoir accompli, il dit : « Ta foi t’a sauvé », il ne se réfère pas à une foi générique en Dieu (qui allait de soi pour tout israélite) ; il se réfère à la foi en lui, dans le pouvoir divin qui lui a été accordé.

C'est là désormais la foi qui justifie l’impie, la foi qui fait naître à une vie nouvelle. Elle se situe au terme d'un processus dont saint Paul, au chapitre 10 de l'épître aux Romains, retrace, presque visuellement, les différentes étapes en les dessinant sur la carte du corps humain. Tout commence, dit-il, par les oreilles, par l'écoute de l'annonce de l'Évangile : « La foi vient de l'ouïe », fides ex auditu. Des oreilles, le mouvement passe au cœur, où se prend la décision fondamentale : corde creditur, « on croit avec le cœur ». Du cœur, le mouvement remonte à la bouche : « on fait profession de foi avec la bouche » : ore fit confessio.

Le processus ne s'arrête pas là, mais - des oreilles, du cœur et de la bouche - il passe aux mains. Oui, car « la foi s'opère dans la charité », dit l'Apôtre (Ga 5, 6). Saint Jacques peut être rassuré. Il y a aussi de la place pour les « œuvres », cependant non pas avant, mais après (logiquement, sinon chronologiquement) la foi. « On ne parvient pas à la foi, dit saint Grégoire le Grand, à partir des vertus, mais aux vertus à partir de la foi » (Grégoire le Grand, Homélies sur Ezéchiel, II, 7 (PL 76, 1018).

Une question très actuelle surgit à ce stade. Si la foi qui sauve est la foi au Christ, que penser de tous ceux qui n'ont aucune possibilité de croire en lui ? Nous vivons dans une société qui est, y compris sur le plan religieux, pluraliste. Nos théologies - orientale et occidentale, catholique et protestante - se sont développées dans un monde où il n'y avait pratiquement que le christianisme. On était, certes, conscient de l'existence d'autres religions, mais elles étaient considérées comme fausses dès le départ, ou bien on ne les prenait pas du tout en compte. En dehors des différentes conceptions de l'Église, tous les chrétiens partageaient l'axiome traditionnel : « Hors de l'Église, point de salut » : Extra Ecclesiam nulla salus.

Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Depuis quelque temps, un dialogue s'est instauré entre les religions, fondé sur le respect mutuel et la reconnaissance des valeurs présentes dans chacune d'elles. Dans l'Église catholique, le point de départ a été la déclaration Nostra Aetate du Concile Vatican II, mais toutes les Églises chrétiennes historiques partagent une orientation similaire. Cette reconnaissance s’est accompagnée de la conviction que même ceux qui sont en-dehors de l'Église peuvent être sauvés.

Est-il possible, dans cette nouvelle perspective, de maintenir le rôle jusqu'ici attribué à la foi « explicite » en Christ ? Le vieil axiome : « Hors de l'Église, point de salut » ne finirait-il pas par survivre, dans ce cas, dans l'axiome : « Hors de la foi, point de salut » ? Dans certains milieux chrétiens, cette dernière est, en fait, la doctrine dominante et c'est elle qui motive l'engagement missionnaire. De cette façon, cependant, le salut se limite d'emblée à une infime minorité de personnes.

Non seulement cela ne peut pas nous laisser tranquilles, mais cela fait du tort au Christ avant tout en le privant d'une grande partie de son humanité. On ne peut pas croire que Jésus est Dieu, et ensuite en limiter la pertinence de facto à un petit secteur. Jésus est « le sauveur du monde » (Jn 4, 42) ; le Père a envoyé son Fils « pour que le monde soit sauvé par lui » (Jn 3, 17) : le monde, pas seulement quelques-uns dans le monde !

Essayons de trouver une réponse dans les Écritures. Elles affirment que celui qui n'a pas connu le Christ, mais qui agit selon sa conscience (Rm 2, 14-15) et fait du bien à son prochain (Mt 25, 3 et s.) est agréable à Dieu. Dans les Actes des Apôtres, nous entendons, de la bouche de Pierre, cette déclaration solennelle : « En vérité, je le comprends, Dieu est impartial : il accueille, quelle que soit la nation, celui qui le craint et dont les œuvres sont justes ». (Ac 10, 34-35)

Les adeptes des autres religions croient aussi généralement que Dieu « existe et qu'il récompense ceux qui le cherchent » (He 11, 6) ; ils réalisent donc ce que l'Écriture considère comme le fait fondamental et commun à toute foi. Cela vaut, bien sûr, de manière très particulière, pour nos frères juifs qui croient au même Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob que nous, chrétiens, croyons.

La principale raison de notre optimisme ne repose toutefois pas sur le bien que les adeptes d'autres religions sont capables de faire, mais sur la « grâce de Dieu qui est diverse » (1 P 4, 10). Parfois, je ressens le besoin d'offrir le sacrifice de la messe expressément au nom de tous ceux qui sont sauvés par les mérites du Christ, mais qui ne le savent pas et ne peuvent pas le remercier. La liturgie nous y invite aussi. Dans la Prière eucharistique IV, à la prière pour le pape, l'évêque et les fidèles s'ajoute une prière "pour tous ceux qui te cherchent d'un cœur sincère".

Dieu a beaucoup plus de moyens de sauver que nous ne pouvons imaginer. Il a établi des « canaux » de sa grâce, mais il ne s'y est pas lié. L'un de ces moyens « extraordinaires » de salut est la souffrance. Après que le Christ l'ait prise sur lui et l'ait rachetée, elle aussi est, à sa manière, un sacrement universel de salut. Celui qui est descendu dans les eaux du Jourdain, les sanctifiant pour chaque baptême, est aussi descendu dans les eaux de la tribulation et de la mort, en en faisant des instruments potentiels de salut. Mystérieusement, toute souffrance - et pas seulement celle des croyants - accomplit en quelque sorte « ce qui manque à la passion du Christ » (Col 1, 24). L'Église célèbre la fête des Saints Innocents, même s'ils ne savaient même pas qu'ils souffraient pour le Christ !

Nous croyons que tous ceux qui sont sauvés le sont par les mérites du Christ : « En nul autre que lui, il n'y a de salut, car, sous le ciel, aucun autre nom n'est donné aux hommes, qui puisse nous sauver. » (Ac 4, 12). Mais une chose est d'affirmer la nécessité universelle du Christ pour le salut et une autre d'affirmer la nécessité universelle de la foi en Christ pour le salut.

Superflu, donc, de continuer à proclamer l'Évangile à toute créature ? Loin de là ! C'est la raison qui doit changer, pas le fait. Nous devons continuer à annoncer le Christ ; non pas tant pour une raison négative - car sinon le monde sera condamné - mais pour une raison positive, pour le don infini que Jésus représente pour chaque être humain. Le dialogue interreligieux ne s'oppose pas à l'évangélisation, mais en détermine le style. Ce dialogue - écrivait saint Jean-Paul II dans Redemptoris Missio – « fait partie de la mission évangélisatrice de l'Église ».

Le mandat du Christ : « Allez dans le monde entier, prêchez l'Évangile à toute créature » (Mc 16, 15) et « Faites de toutes les nations des disciples » (Mt 28, 19) conserve sa validité pérenne, mais doit être compris dans son contexte historique. Ce sont des mots à rapporter à l'époque où ils ont été écrits, où « le monde entier » et « toutes les nations » était une façon de dire que le message de Jésus n'était pas seulement destiné à Israël, mais aussi au reste du monde. Ils s'appliquent toujours à tous, mais il faut, pour ceux qui appartiennent déjà à une religion, du respect, de la patience et de l'amour. François d'Assise l'avait compris et l'avait mis en pratique. Il envisageait deux façons d'aller vers « les Sarrasins et autres infidèles ». Il écrit dans la Première Règle :

Les frères qui partent ont au point de vue spirituel deux façons de se conduire parmi les infidèles. La première est de ne soulever ni débats ni discussions, mais d'être soumis à toute créature humaine à cause de Dieu et de se proclamer chrétiens. La seconde est, lorsqu'ils croiront qu'il plaît à Dieu, d'annoncer la parole de Dieu, pour que les infidèles croient au Dieu tout-puissant, Père, Fils et Saint Esprit, Créateur de toutes choses, au Fils Rédempteur et Sauveur (Première Règle, Ch. XVI).

Le défi de la science

Avec cette ouverture de cœur, revenons maintenant à notre foi chrétienne. Le grand défi qu'elle doit relever à notre époque ne vient pas tant de la philosophie, comme par le passé, que de la science. Il y a quelques mois, une nouvelle sensationnelle est tombée. Le 12 juillet dernier, un télescope lancé dans l'espace le 25 décembre 2021 et placé à un million et demi de kilomètres de la Terre a envoyé des images sans précédent de l'univers qui ont enthousiasmé le monde scientifique.

« Le nouveau télescope – pouvait-on lire sur les nouvelles - a ouvert une nouvelle fenêtre sur le cosmos, capable de nous catapulter dans le temps, juste après le Big Bang initial du monde. C’est la vue la plus détaillée de l'univers primitif jamais obtenue. Il représente le premier avant-goût d'une nouvelle astronomie révolutionnaire qui nous révélera l'univers comme nous ne l'avons jamais vu. »

Nous serions stupides et ingrats si nous ne partagions pas la juste fierté de l'humanité pour cette découverte comme pour toutes les autres découvertes scientifiques. Si la foi - en dehors de l'écoute - naît, comme on l'a dit, de l'étonnement, ces découvertes scientifiques ne devraient pas diminuer la possibilité de croire, mais l'augmenter. S'il vivait aujourd'hui, le psalmiste chanterait avec encore plus d'enthousiasme : « Les cieux proclament la gloire de Dieu, le firmament raconte l'ouvrage de ses mains » (Ps 19, 2) et François d'Assise : « Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures ».

Dieu a voulu nous donner un signe tangible de son infinie grandeur avec l'immensité de l'univers et un signe de son « insaisissabilité » avec la plus petite particule de matière qui, même une fois atteinte - nous assure la physique - conserve son « indétermination ». Le cosmos ne s'est pas fait tout seul. C'est la qualité de l'être, et non la quantité, qui décide ; et la qualité du créé est d'être... créé ! Des milliards de galaxies, séparées par des milliards d'années-lumière, ne changent pas cette qualité d'être.

Nous faisons ces réflexions sur la foi et la science, non pas pour convaincre les scientifiques non croyants (aucun d'entre eux n'est ici pour écouter ou lire ces mots), mais pour nous confirmer dans la foi et ne pas nous laisser troubler par la clameur des voix contraires. C'est dans le même but que saint Luc dit à « l'illustre Théophile » qu'il a écrit son Évangile : « Pour que tu puisses te rendre compte, dit-il, de la solidité des enseignements que tu as reçus » (Lc 1, 4).

Face au déploiement sous nos yeux des dimensions illimitées de l'univers, le plus grand acte de foi pour nous, chrétiens, n'est pas de croire que tout a été créé par Dieu, mais de croire que « tout a été créé par le Christ et pour lui » (Col 1, 16), que « rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui » (Jn 1, 3). Le chrétien dispose d'une preuve sur Dieu bien plus convaincante que celle déduite du cosmos : la personne et la vie de Jésus-Christ.

Les croyants ne sont pas des autruches. Nous ne nous cachons pas la tête dans le sable pour ne pas voir. Nous partageons avec tout homme la perplexité devant les nombreux mystères et contradictions de l'univers : de l'évolution naturelle, de l'histoire, de la Bible elle-même... Nous sommes cependant en mesure de surmonter la perplexité avec une certitude plus forte que toutes les incertitudes : la crédibilité de la personne du Christ, de sa vie et de sa parole. La certitude pleine et joyeuse ne vient pas avant, mais après avoir cru, sinon, la foi perdrait sa valeur et son mérite.

Le juste vit par la foi

La foi est le seul critère qui peut nous amener à avoir un rapport juste, non seulement avec la science, mais aussi avec l'histoire. En parlant de la foi qui justifie, saint Paul cite le célèbre oracle d'Habacuc : « Le juste vivra par la foi » (Ha 2, 4). Qu'entend Dieu par cette parole prophétique, puisque c'est Dieu lui-même qui la prononce ?

Le message s'ouvre sur une complainte du prophète, pour la défaite de la justice et parce que Dieu semble assister, impassible, du haut des cieux, à la violence et à l'oppression. Dieu répond que tout cela va prendre fin car un nouveau fléau - les Chaldéens - va bientôt arriver qui balayera tout et tous. Le prophète se rebelle contre cette solution. Est-ce là la réponse de Dieu ? Une oppression qui en remplace une autre ?

Mais c’est précisément ici que Dieu attendait le prophète. « Voici que celui qui n'a pas l'esprit droit succombera, tandis que le juste vivra par sa foi » (Ha 2, 2-4). On demande au prophète de faire un saut dans la foi. Dieu ne résout pas l'énigme de l'histoire, mais demande qu’on ait confiance en lui et en sa justice, malgré tout. La solution n’est pas dans le fait que l'épreuve cesse, mais que la foi augmente.

L'histoire est une lutte permanente entre le bien et le mal, d’impies qui triomphent et de justes qui souffrent. Ne cherchons pas la victoire stable du bien sur le mal dans l'histoire elle-même, mais au-delà. Abandonnons toute forme de millénarisme. Néanmoins, Dieu est tellement souverain et maître des événements qu'il fait en sorte que même les impies s'agitent pour ses plans mystérieux. C’est bien vrai, Dieu écrit droit avec des lignes courbes ! Les situations peuvent échapper aux hommes, mais pas à Dieu.

Le message d'Habacuc est singulièrement d'actualité. L'humanité a connu, dans les dernières années du siècle dernier, la libération du pouvoir oppresseur des systèmes totalitaires communistes. Mais nous n'avons même pas eu le temps de pousser un soupir de soulagement que d'autres injustices et violences sont apparues dans le monde. Il y a eu ceux qui, à la fin de la « guerre froide », ont cru naïvement que le triomphe de la démocratie aurait désormais fermé définitivement le cycle des grands bouleversements et que l'histoire aurait poursuivi son cours sans autres grands sursauts. Précisément, sans plus « d'histoire ». Cette thèse a été rapidement démentie par les événements, avec l'apparition de nouvelles dictatures et le déclenchement de nouvelles guerres, à commencer par la « guerre du Golfe » jusqu’à la malheureuse guerre en Ukraine de cette année.

Dans cette situation, la question angoissée du prophète surgit en nous aussi : « Seigneur, jusques à quand ? Toi dont les yeux sont si purs que tu ne peux voir le mal ! Pourquoi toute cette violence, tous ces corps humains affamés et squelettiques, toute cette cruauté dans le monde, sans que tu interviennes ? » La réponse de Dieu reste la même : celui dont le cœur n'est pas enraciné en Dieu succombe au pessimisme et se scandalise, tandis que le juste vivra par la foi, et trouvera la réponse dans sa foi. Il comprendra ce que Jésus voulait dire quand, devant Pilate, il déclara : « Ma royauté ne vient pas de ce monde » (Jn 18, 36).

Mais mettons-nous bien dans la tête et rappelons-le au monde quand c'est nécessaire : Dieu est juste et saint ; il ne permettra pas au mal d'avoir le dernier mot ni aux méchants de s'en sortir. Il y aura un jugement à la fin de l'histoire, « un livre écrit sera ouvert, dans lequel tout est contenu et par lequel le monde sera jugé » : Liber scriptus proferetur - in quo totum continetur - unde mundus judicetur » (Séquence Dies irae).

Un premier jugement - imparfait mais sous les yeux de tous, croyants et non-croyants - a déjà lieu maintenant, dans l'histoire. On rappelle avec honneur et bénédiction de génération en génération les bienfaiteurs de l'humanité qui ont œuvré pour le progrès de leur pays et pour la paix dans le monde ; tandis que le nom des tyrans et des malfaiteurs continue à travers les siècles à être accompagné de mépris et de réprobation. Jésus a pour toujours inversé les rôles. « Vainqueur parce que victime », c’est ainsi que St. Augustin définit le Christ :  Victor quia victima. A la lumière de l'éternité - mais aussi de l'histoire - ce ne sont pas les bourreaux qui sont les vrais vainqueurs, mais leurs victimes.

Ce que l'Église peut faire, pour ne pas assister passivement au déroulement de l'histoire, c'est prendre parti contre l'oppression et l'arrogance, en se plaçant toujours, « à temps et à contretemps », du côté des pauvres, des faibles, des victimes, de ceux qui portent le poids de chaque malheur et de chaque guerre.

Ce qu’elle peut faire, c'est aussi supprimer l'un des facteurs qui ont toujours attisé les conflits, à savoir la rivalité entre les religions, les fameuses « guerres de religion ». De l’entente et de la collaboration loyale entre les grandes religions peut naître un élan moral qui imprimera à l'histoire ce nouveau cours que l’on attend en vain des pouvoirs politiques. En ce sens, il faut voir l'utilité d'initiatives telles que celles initiées par saint Jean Paul II et qu’aujourd'hui le Souverain Pontife intensifie pour un dialogue constructif entre les religions.

La foi est l'arme de l'Église. L'Église aussi, comme le juste d'Habacuc, « vit par sa foi ». Rome a cessé depuis longtemps d'être caput mundi, mais doit rester caput fidei, capitale de la foi. Non seulement de l'orthodoxie de la foi, mais aussi de l'intensité et de la radicalité de la croyance. Ce que les fidèles saisissent immédiatement chez un prêtre et un pasteur, c'est s'il « y croit », s'il croit en ce qu'il dit et en ce qu'il célèbre. Aujourd'hui, on fait beaucoup usage de la transmission sans fil (WiFi, dit-on en anglais). La foi aussi se transmet de préférence ainsi, sans fils, sans beaucoup de mots et de raisonnements, mais par un courant de grâce qui s'établit entre deux personnes.

L’acte de foi le plus grand que l’Eglise puisse faire – après avoir prié et fait ce qui est possible pour éviter ou faire cesser les conflits – c’est de s’en remettre à Dieu par un acte de confiance totale et d’abandon paisible, en redisant avec l’Apôtre : « Je sais en qui j’ai mis ma confiance ! » Scio cui credidi (2 Tm 1, 12).

Allons donc à la rencontre du Christ qui vient, avec un acte de foi qui est aussi une promesse de Dieu et donc une prophétie : « Le monde est entre les mains de Dieu et lorsque, abusant de sa liberté, l'homme aura touché le fond, il interviendra pour le sauver ». Oui, il interviendra pour le sauver ! Car c'est pour cela qu'il est venu au monde, il y a deux mille vingt-deux ans.

 

(Traduction de Cathy Brenti de la Communauté des Béatitudes)

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Prédication de l’Avent du cardinal Cantalamessa, 2 décembre 2022
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